
« Le nouveau pavillon Dufour ouvre ses portes le 7 mars 2016. Réservé à l’accueil des visiteurs, il donne accès à une grande partie de l’aile Vieille, jusqu’alors fermée au public. Il est doté également d’un restaurant et d’un auditorium. L’architecte Dominique Perrault et la designer Gaëlle Lauriot‑Prevost présentent leur projet. »
Détails
- Une version courte de ce texte a été publié dans le N. 8 des Carnets de Versailles (octobre 2015 – mars 2016).
- Lien vers le site des Carnets de Versailles
Missions accomplies pour Dominique Perrault Architecte
- Rédaction du texte
- Coordination de la traduction anglaise
Mêlant restauration, réhabilitation et intervention contemporaine, l’aménagement du pavillon Dufour au château de Versailles se développe activement depuis le concours d’architecture qui nous a nommés lauréat en 2011. Il s’inscrit dans le droit-fil du schéma directeur inauguré en 2003, dont l’une des ambitions est de construire de nouveaux espaces au sein du Château. Suivant la commande de la maîtrise d’ouvrage, il s’agissait de réaliser un lieu neuf pour l’accueil d’environ cinq millions de visiteurs individuels, lieu qui serait à la fois le point d’entrée et d’aboutissement de la visite du Château ; à cela s’adjoignaient un grand café et un auditorium. Notre proposition entrevoit dans la fonction d’accueil l’opportunité de mettre en place une véritable introduction à la visite du Château. Sans transiger sur les nécessités fonctionnelles, ni oblitérer le contexte patrimonial de grande valeur, il s’agit d’ériger un jalon assumé dans le parcours du visiteur et dans la chronologie des lieux, caractérisée par son inachèvement permanent.
Décidée au début du XIXe siècle par Louis-Philippe, la construction du pavillon Dufour vient équilibrer la composition générale du Château et de sa façade vers la ville, en formant un contrepoint symétrique au pavillon Gabriel. Si sa destination primaire était de fournir un accès direct aux appartements royaux, dans une démarche scénographique, le pavillon a longtemps été occupé par divers usages annexes, au service de l’administration notamment. Au-delà de ce pavillon, c’est la Vieille Aile dans son intégralité, prolongement du château de Louis XIII, qui est rendue aux visiteurs. De plus, le travail mené en étroite collaboration avec Frédéric Didier, architecte en chef des Monuments Historiques, a permis de révéler plusieurs espaces jusqu’alors abandonnés, telles les exèdres de la salle de conseil, ou les citernes enterrées, associées aux cuisines. Celles-ci, caractérisées la volumétrie singulière de leur voûtement, sont pleinement remises en valeur, tandis que celles-là, symbolisées par des bandes de laiton, viennent rythmer la galerie d’accueil du public.
Tirant profit de la différence d’altimétrie entre la cour des Princes, la cour Royale et les abords immédiats, le projet travaille l’épaisseur du socle, dans un exercice d’enracinement à la fois physique et métaphorique. Il établit deux niveaux de référence, facilement identifiables :
- un rez-de-chaussée, situé dans les profondeurs du pavillon Dufour et de plain-pied avec la cour de la Bouche du Roi ;
- un rez-de-jardin, de plain-pied avec les jardins du château et la cour Royale.
C’est par ce rez-de-jardin que le visiteur accède au pavillon ; l’entrée frontale le guide dans un portique préludant une vaste galerie d’accueil, richement décorée, s’ouvrant à gauche sur la cour des Princes et à droite sur la cour Royale, où se poursuit le parcours. Le fond de la pièce donne sur un escalier, qui relie le rez-de-chaussée, le rez-de-jardin et le premier étage. Son écriture s’inspirant des fastes d’antan l’ancre dans la tradition classique de la gradation des espaces par leur traitement matériel et ornemental. Le parcours global s’achevant par la galerie des Batailles, dans l’aile sud, le visiteur revient au pavillon Dufour au niveau du rez-de-chaussée, dans un large plateau rassemblant les anciennes citernes transformées en boutique, ainsi que divers services. L’un des murs de cet espace est le support de l’intervention de l’artiste Claude Rutault. De cet espace parachevant le parcours du Château, le visiteur ressort par un escalier confortable, de marbre revêtu, longeant exactement la façade de la Vieille Aile. Facilement accessibles depuis l’extérieur, le restaurant et l’auditorium se partagent les niveaux supérieurs du pavillon : l’un occupe le premier étage, tandis que l’autre se niche sous les combles.
L’ensemble forme un véritable système, un réseau pourrait-on dire, où l’aménagement lisible de l’intérieur et la fluidité des articulations favorisent la performance des circulations. L’autonomie des espaces est renforcée, sans perdre les accès directs avec quelques lieux stratégiques du château (cour Royale, cour des Princes, aile sud). Les usages possibles, notamment dans le cadre de manifestations privées, en sont de fait multipliés.
Cette redéfinition des espaces et de leurs connexions s’accompagne d’un travail fin de traitement des intérieurs, suivant trois axes : le sol, le plafond, la lustrerie. Le métal, matériau principalement utilisé, favorise la cohérence de l’ensemble, tout en renforçant la visibilité de l’intervention et son caractère contemporain.
Au rez-de-chaussée, l’aménagement de la boutique laisse le voûtement intact, à la demande de l’ACMH. Épousant les arcs, le mobilier sur mesure vient ainsi les souligner et les magnifier ; l’ensemble crée un jeu graphique délicat, par l’alliance de courbes et de trames, d’aplats en laiton doré et de caissons bas. Certains lampadaires pointent sur les voûtes, observateurs muets de la singularité de la volumétrie. Dans la galerie d’accueil au rez-de-jardin, un parquet de lattes métalliques court sur les sols, formant par endroits un motif « Versailles ». Les luminaires, tels des étendards, s’intercalent entre les fenêtres de la galerie d’accueil et en scandent l’espace ; leurs courbes et contre-courbes répondent harmonieusement aux larges godrons façonnés par les tentures au plafond, le tout dans des tonalités ambrées ou flamboyantes. À l’instar de la grille d’honneur et des ornements de toiture de plomb doré récemment restaurés, le décor et le mobilier nouvellement créés mêlent différents matériaux dans un camaïeu flavescent, tandis que les reflets de la maille et du sol sont semblables à du satin.
Bénéficiant d’un accès dédié en rez-de-jardin, dans le portique principal, le restaurant investit une série de pièces au premier étage du Pavillon Dufour et de la Vieille-Aile. De concert avec l’approche générale, la part belle est faite aux teintes mordorées et au métal pour le traitement, le mobilier et la lustrerie. Dans le Pavillon Dufour, le réajustement nécessaire des niveaux a conduit à une intervention structurelle, dotant les salles d’une identité plus contemporaine : les volumes sont définis par un jeu d’aplats dorés très graphiques, dans l’embrasure des portes ou en soubassement. Dans la Vieille-Aile, l’intervention est tempérée par la présence des boiseries protégées (parquet, lambris, menuiseries) et restaurées, auxquelles est appliquée une teinte « gris taupe » ; ce traitement homogène, prescrit par Frédéric Didier (ACMH), correspond de plus à un usage traditionnel. Articulant les deux entités, le bar renvoie une image mystérieuse, par ses miroitements métalliques couleur onyx et par les tubes lumineux à la verticale. La composition classique en enfilade est accentuée par un tapis qui court d’une pièce à l’autre ; dans celles-ci, la position médiane des espaces servants indispensables ordonne les usages tout en maintenant des vues plongeant vers la cour Royale et la Cour des Princes. L’auditorium, occupant les combles mansardées, est quant à lui revêtu de bois. À la manière de lightboxes ponctuant les parois, les lucarnes existantes percées dans le brisis font pénétrer la lumière du jour, que les larges ébrasures teintent de doré.
Dans la cour des Princes, l’émergence d’un prisme de verre pur marque l’intervention contemporaine. Référence au miroir ardent de Louis XIV, la paroi longeant l’escalier de sortie se compose d’un ensemble de lames métalliques larges et dorées, apportant une lumière naturelle au rez-de-chaussée. Des disques rainurés en soleil maintiennent ces lames ; évoquant discrètement l’emblème du monarque, ils participent finement de la contextualisation de notre intervention. Ces exemples de référenciation volontaire ne sont pas isolés dans notre travail : l’abondante iconographie a constitué une source d’inspiration privilégiée pour le dessin des aménagements intérieurs, notamment les luminaires. Nous nous sommes en effet saisis d’un ensemble de figures et de motifs, que nous avons interprétés, rendus abstraits, de façon à créer un vocabulaire décoratif très actuel et très spécifique, sans jamais verser dans le mimétisme immédiat.
Avec cette implantation sous-jacente, à fleur de sol, le réaménagement du pavillon Dufour s’enracine pleinement dans la géographie du domaine. Il exploite finement les variations altimétriques pour marquer le début et la fin du parcours du visiteur et renforcer la lisibilité générale des espaces. Cet ancrage est également d’ordre esthétique, en reprenant à son compte la matérialité, le vocabulaire décoratif et la gamme de teintes, pour concevoir les aménagements intérieurs et le mobilier. Participant de la scénographie globale ordonnant le château, ce jeu ne sert qu’à mieux révéler et transfigurer cet héritage patrimonial.