
« La Société française des architectes a lancé en 2023 la sixième édition de son concours d’écriture Architecture à la lettre – un lieu, un texte. Pour cette nouvelle édition, nous avons conservé l’esprit du concours : un lieu dont le choix est libre, un texte qui propose une analyse, une compréhension fine, la mise en valeur du lieu, un rapprochement entre l’art d’écrire et l’art d’édifier.»
Détails
- Contribution originale au concours d’écriture
- Lien vers le site de la SFA
Juillet 2015, Paris
Ayant pour arrière-plan la réunification de l’Allemagne, ce projet de vélodrome et de piscine olympique est porté par de larges ambitions politiques et urbaines : d’une part le développement de Berlin par la jonction géographique de ses deux parties, et de l’autre la candidature aux Jeux Olympiques de l’année 2000.
Structuré par un réseau viaire important et une ligne de S-Bahn, le site est placé entre un quartier résidentiel berlinois typique et les anciens abattoirs. Le principal enjeu de ce projet a été de soigner l’articulation de ces composantes urbaines, en maîtrisant l’effet de masse inévitablement généré par l’échelle de ce double programme de halls sportifs.
Plutôt que d’imposer la présence visuelle du vélodrome et de la piscine olympique, ce qui aurait eu comme conséquence néfaste de marquer encore une frontière physique et visuelle entre les quartiers et les grands équipements publics, il a été choisi de planter un verger, comme un parc ouvert et poreux. Cet espace paysager s’inscrit dans l’identité paradoxale de Berlin, large métropole aux vastes espaces « vides ». Deux figures simples, exprimant leur fonction par leur géométrie, se tapissent au milieu des pommiers. Le rectangle est dédié à la piscine, le cercle au vélodrome. Un matériau unique les habille. Jouant avec la lumière changeante du jour, formant des reflets fragmentés, la maille métallique les apparente à des pièces d’eau miroitantes. Elle renforce aussi leur caractère précieux, composantes discrètes serties par le verger.
Hiver 2019, Berlin
En rangeant des dossiers dans mon ordinateur, je retombe un jour sur le corpus de textes rédigés lorsque je travaillais chez Dominique Perrault. J’avais été embauchée non pas pour dessiner mais pour écrire. La toute première semaine avait été consacrée à la préparation de courts textes sur une sélection de projets, en prévision du prix Praemium Imperiale qui lui serait décerné trois mois plus tard. Si je connaissais la BnF – en de multiples occasions j’avais fréquenté le parvis et le haut-de-jardin et, le temps d’un été, mené des recherches bibliographiques au rez-de-jardin – j’étais toutefois peu familière du reste de sa production. La toiture mobile de la bien nommée Caja Mágica à Madrid et l’Ewha Womans University à Séoul en coup de sabre avaient marqué ma mémoire, mais je ne m’étais jamais réellement plongée dans la fabrique des projets, ni même n’en avais visité d’autres que la Bibliothèque.
L’exercice de rédaction était très cadré, les objectifs clairs : efficacité, concision, clarté des propos. Une routine se mit facilement en place. D’abord me familiariser avec un projet en me plongeant dans les archives (notices et articles, plans et photographies), rédiger ensuite quelques paragraphes et les remettre à Dominique, découvrir le lendemain matin sur mon bureau mes feuilles annotées au feutre bleu, finaliser l’ensemble. Parmi ces projets, le vélodrome et la piscine olympique de Berlin, que je ne connaissais pas.
Voici deux ans, bientôt trois, que je me suis installée dans la capitale allemande, dans cette ville-monde, ce phénix toujours renaissant, cette puissante promesse de culture et d’altérité. Le vélodrome et la piscine olympique figuraient évidemment sur ma to-do list de lieux à visiter, aux côtés du Reichstag, du Musée Juif et du Museumsinsel. Mais à la différence de musées et autres monuments, impossible d’y aller en touriste. C’est un lieu pour Berlinois ; un lieu du quotidien, loin des circuits classiques.
6 Septembre 2018, Berlin
Un soir, à la nuit tombée, j’enfourche mon vélo et pédale énergiquement vers Landsberger Allee depuis Pankow. À défaut d’être hospitalières pour les piétons, les larges avenues offrent aux cyclistes des linéaires continus pour fendre la ville quasi sans effort. L’inertie de mon vélo hollandais se prête bien à ces longs roulants. Puisant dans mes souvenirs, je retrouve sans peine la rampe située à l’angle est pour atteindre le dessus du complexe sportif. L’herbe a jauni en cette fin d’été et les rares pommiers issus des forêts allemandes et françaises sont malingres. Les promesses d’un verger au charme bucolique ont fait long feu. Tant que l’état du lieu ne reflète pas celui du couple franco-allemand…
Tout est gigantesque, mais l’horizontalité préserve le piéton d’une monumentalité écrasante. Le vélo est un bon instrument de mesure pour apprécier le site. Un double équipement olympique à l’échelle d’une capitale. L’équivalent de huit blocs de logements berlinois. Un podium entouré d’escaliers théâtraux, dont les marches filent sur toute la longueur du complexe. La toiture de la piscine, plaque massive, évoque par son emprise un building que l’on aurait allongé, répondant aux bâtiments tertiaires anonymes situés de l’autre côté des rails. Entre les deux, une station de S-Bahn toute illuminée contraste avec la relative pénombre des environs.
Sur le plateau, des bandes de béton guident orthogonalement les promeneurs le long des bordures du complexe et des volumes de maille. Au fil des ans, ceux-ci ont préféré d’autres chemins plus directs, obliques, et leurs tracés strient le gazon à la façon du plombage d’un vitrail. Les bâtiments sont réduits à la plus simple expression de leur usage : un rectangle pour les couloirs de nage, un disque pour les tours de vélo. Les deux volumes sont légèrement enfoncés dans le sol, leur vêture de métal émerge du gazon, luisant à la lueur des lampadaires.
Prudemment, je m’engage à bicyclette dans la voie entourant le vélodrome, une spirale qui descend jusqu’à venir lécher la façade de verre. Entraîné par la pente et le tracé circulaire, mon vélo adopte une allure régulière, me permettant d’apprécier parfaitement la géométrie du lieu et de découvrir progressivement les intérieurs. Je suis sur un manège, dans lequel mon vélo se serait substitué aux chevaux de bois. Sur le filet d’un bocal, après qu’une main gigantesque aurait dévissé le couvercle métallique de la toiture. Je tourne en continu jusqu’à en perdre mes repères : plus de nord ni de sud, plus d’avant ni d’arrière, pas d’entrée ni de sortie. Il suffirait d’un coup de pédale supplémentaire pour que je franchisse la paroi, me mêle au peloton, pour que je poursuive ma course sur la piste tandis que le parquet crisserait sous les pneus de mon vélo.
Hiver 2019, Berlin
J’ouvre le fichier et relis avec curiosité ce texte. Qu’avais-je compris du lieu que je découvrais, que j’apprenais à connaître tout en rédigeant ces lignes ?
Peut-on réellement parler avec justesse d’un lieu sans l’avoir fréquenté, sans l’avoir exploré, sans même avoir participé à son élaboration, en se fondant sur quelques indices seulement – la contemplation quotidienne des deux photographies de Georges Fessy suspendues dans le hall du 6, rue Bouvier ; quelques échanges avec Dominique, la lecture attentive d’une critique signée Jean-François Pousse dans un vieux numéro de Techniques & Architecture ? Comment pouvais-je prétendre poser un regard juste sur cet objet, en me fondant sur une connaissance si partielle et partiale, sachant que mon texte serait diffusé à la presse au nom de l’agence ?
Et pourtant, le texte relate les aspects essentiels du projet : les infrastructures urbaines de la S-Bahn et des grands boulevards quadrillant le lieu. Les larges portions de vides, la matière mystérieuse et le toit-verger ouvert aux quatre vents.
Printemps 2018, Berlin
Samedi après-midi, je rentre d’un café avec Cristian, qui habite l’un de ces immeubles témoins du classicisme socialiste à Frankfurter Tor. Remontant Danziger str. à vélo, je guette sur ma droite les escaliers formant le socle, visibles au loin, en arrière-plan, entre les blocs d’immeuble. Pensés comme une invitation, les degrés constituent plutôt un obstacle, requérant un effort supplémentaire avant de rejoindre la toiture plantée. La faute à la pente trop raide, à l’absence d’un houppier suffisamment fourni pour promettre un eden à l’ambiance pastorale – un tapis d’herbes moelleuses, un ombrage tamisant la lumière et la chaleur, des fruits à portée de main.
Même au cœur du printemps, le jardin est peu hospitalier. J’avais bien essayé d’y rester une après-midi, mais je m’étais vite heurtée à un sentiment pénible de solitude. Je ne savais même pas « où » m’asseoir. Les arbres étaient en trop faible nombre pour créer des points de gravité sur le plateau. En l’absence de canopée luxuriante, les plaques des toitures étaient menaçantes, la maille terne et austère. Le poids du ciel devenait écrasant dans cette étendue plate. Quelques autres personnes s’étaient installées sous les pommiers, mais nul enfant à l’horizon, alors que l’après-midi au parc est l’activité favorite des familles berlinoises et que le complexe est bordé d’immeubles résidentiels. Le contraste est rude avec le Volkspark Friedrichshain voisin, dans lequel les cris des enfants, les pique-niques festifs et les bains de soleil se mêlent dans un bazar joyeux.
Qu’est-il donc arrivé aux quelques 400-450 pommiers qui furent plantés à la fin du chantier ? Malmenés par le transport et la relative rigueur de l’hiver berlinois, durent-ils être arrachés au fil des ans ?
Dans le dossier de presse du projet, Perrault propose une piste d’explication qui sonne comme un aveu : « Si je devais tout recommencer aujourd’hui, j’accorderais certainement plus de temps aux arbres qu’aux bâtiments parce que j’ai rencontré des gens qui s’occupaient d’arbres depuis longtemps et qui demeuraient passionnés par ce qu’ils faisaient […]. En plus de tout cela il y a une relation émouvante avec le monde vivant qui permet d’entrevoir d’autres façons d’être et peut-être même certaines façons qui sont actuellement au-delà de notre savoir. »
Hiver 2019, Berlin
Beaucoup de choses dans mon texte original sont passées sous silence toutefois, notamment l’ensemble pensé en opposition avec l’Olympiastadion, ce stade érigé pour les Jeux Olympiques d’été de 1936, trois ans après l’instauration du régime nazi. La charge symbolique était trop écrasante pour adopter une échelle et un langage monumentaux. Pas un mot des intérieurs, comme si cela n’avait que peu d’importance. Quand bien même la charpente métallique du vélodrome est à la fois un tour de force technique et un ornement à l’échelle macro. Que le plongeoir orthogonal s’inspire des scénographies des ballets de Merce Cunningham. Ou que l’encaissement des infrastructures est quasiment imperceptible depuis l’intérieur grâce à la lumière naturelle éclairant généreusement les bassins.
Au fil des mois, plus j’entre — littéralement et figurativement — dans ce projet, mieux j’en saisis son identité profondément berlinoise. Le choix délibéré de la rugosité, de la radicalité, de l’effacement.
J’apprendrai ainsi plus tard grâce à Cécile que le titre d’origine des Ailes du désir de Wim Wenders était der Himmel über Berlin c’est-à-dire le ciel au-dessus de Berlin. Les destructions de la Seconde Guerre mondiale laissèrent pendant des décennies dans la ville d’immenses terrains vagues, et par le même mouvement de grandes portions de ciel. Nombre de ces lacunes furent comblées par la suite, en raison de la pression foncière, mais il en reste encore beaucoup çà et là, respirations autant que témoins.
Je note également l’absence du terme incruster, que Dominique me faisait souvent rajouter. Je n’aimais pas ce mot, mais il acceptait mon travail avec suffisamment d’indulgence pour que son intervention ne me contrarie pas. Incruster : insérer du doigt une architecture dans un sol meuble, un continuum à la fois hétérogène et cohérent, la puissance d’une relation syntagmatique entre le site naturel et les éléments artificiels.
Ma première journée chez DPA avait débuté par une visite de l’exposition thématique Groundscapes, mêlant rétrospective des projets, références et imaginaire. En observant les dessins de la BnF, j’avais été marquée par l’harmonie qui pouvait se dégager d’un plan composé et régulier. Un corps humain mêlant organes, chair et réseaux, dans lequel chaque élément trouve organiquement sa place, se relie aux autres, remplit sa fonction vitale. Sentiment bien différent du plaisir que l’on peut ressentir devant une coupe.
Contrastant entre le caché et le visible, le plan du vélodrome et de la piscine olympique est une exploration de l’asymétrie : une ligne de vie – les voies de desserte – sur laquelle se raccordent de grandes figures (arène, parquets, bassins, gradins). Entre celles-ci, dense fourmillement de couloirs, locaux techniques, vestiaires, sas et autres espaces servants. Le calepinage des panneaux de mailles sur la toiture du vélodrome est encore plus frappant de finesse. Brillantes ou mates, lisses ou texturées, les écailles transforment le disque en objet précieux, à la façon du guillochage d’une montre, d’un serti mystérieux dans lequel la monture s’efface pour donner l’illusion d’un continuum.
2017 > 2021, Berlin
Équivalentes au RER grand-parisien, les S41 et S42 sont deux lignes de S-Bahn qui entourent Berlin, circulant respectivement dans le sens horaire et antihoraire. Circulant jour et nuit, les trains créent un carrousel infini et transforment la ville en cadran parfait. Je les emprunte souvent pour rejoindre Neukölln en quelques stations ou pour me rendre à l’aéroport. L’hiver, les courants d’air glacés sur les quais, les soirs d’été les vues dorées vers la Spree.
En préambule de mon premier voyage, Florent m’avait recommandé d’écouter une émission de France Culture enregistrée en 1995 depuis une S-Bahn traversant Berlin d’ouest en est. J’avais donc découvert la ville non seulement dans une version aujourd’hui disparue, mais aussi par les mots et les sons. Aux interviews se mêlaient les sifflements métalliques des rails, le vrombissement des trains, les sonneries et injonctions diffusés par les haut-parleurs.
„Nächste Station: Landsberger Allee.“
J’ai appris au fil des ans à reconnaître l’extrémité du complexe depuis le nord, et j’aime à en guetter les premiers signes : les fourrés des bas-côtés laissent la place à une voie de service, puis à des portiques de béton armé régulièrement alignés, tandis que le train ralentit en entrant en gare. Le complexe est cette fois perceptible dans son épaisseur. Les portiques élancés m’évoquent autant l’exosquelette d’une cathédrale – arcs-boutants et contreforts – que les broches d’un maxi microprocesseur. Vue du ciel, avec le vélodrome transformé en platine, le complexe devient une puce électronique fermement branchée dans le sol, activant la capitale via les infrastructures ferroviaires.
Un soir, la salle multisports était toute éclairée, jaune d’or luisant dans la pénombre, grotte magique creusée dans la nuit berlinoise et destinée à un culte inconnu. La toiture plantée était devenue une épaisse couverture qui étouffait le bruit et le froid, à la façon du rideau de velours qui m’enveloppait lorsque je franchissais le seuil de l’Altes Europa les soirs d’hiver.
„S41, Ringbahn Linie, zurückbleiben bitte!“
Les portes se referment, le train s’ébranle, et les portiques se succèdent de plus en plus rapidement à mesure que nous prenons de la vitesse.
3 Août 2019, Velodrom
Accompagnée de Florent et de Cécile, deux architectes français, j’assiste un jour aux championnats allemands de cyclisme. Une série d’épreuves est organisée sur deux semaines, nous permettant enfin d’accéder au vélodrome et de le voir en fonctionnement, dans sa vocation première.
Connaissant déjà le site, je me souvenais bien des non-entrées : les blocs de la Fritz-Riedel str. à l’ouest, correspondant en fait aux sorties de secours, les portes de verre sous la platine ronde offrant une vue plongeante sur la piste mais demeurant obstinément verrouillées. Représentée sur certains plans masse, la passerelle enjambant les rails et reliant directement les quais de S-Bahn au verger n’a jamais été réalisée, faute d’argent certainement. Un tunnel moins spectaculaire a été creusé à la place. Depuis le verger, c’est par deux édicules, tout au bord du plateau le long de la Ringbahn Linie, et sur lesquels sont inscrits VELODROM et SCHWIMMHALLE avec des flèches rouges pour alerter le piéton distrait, que l’entrée ou plutôt la descente s’effectue.
L’excitation grandit alors que nous progressons dans les couloirs et les escaliers à la Piranèse courant sous la pente courbe de la piste. Brusquement, un vomitorium nous fait entrer dans l’énorme volume de l’arène, coiffé de la fameuse et spectaculaire charpente métallique. Nous sommes au cœur d’une machine aux proportions délirantes, d’un vaisseau spatial d’une civilisation avancée.
Au centre du spectacle, les cyclistes sont concentrés sur leur corps et leur monture de titane, sur la performance à aller chercher. Le vélodrome est un ruban de parquet qui se déroule et ondule au fil des coups de pédales.
Août 2023, Paris
Ihre Reiseverbindung und Reservierung Hinfahrt am 04.09.2023
- Paris Est 04.09. ab 07:19
- Frankfurt (Main) Hbf 04.09. an 10:59
- Frankfurt (Main) Hbf 04.09. ab 11:53
- Berlin Hbf 04.09. an 16:29
Le besoin de Berlin se fait ressentir de façon plus aiguë à mesure que je m’enfonce dans l’écriture. Cela fait plus d’un an que je ne suis pas revenue. Je m’étais persuadée que je n’avais pas tant besoin de cette ville, que j’en avais épuisé pour le moment les ressources, que d’autres capitales m’attendaient. Je me suis enfin décidée à aller me baigner dans la piscine olympique : faire l’impasse me semblait inimaginable.
C’est la première fois également depuis le décès de ma mère que je reviens ici, la première fois que je vais être entourée d’Allemagne. Ma mère à qui je dois le goût de la langue et de la culture germanique, et à qui j’ai appris à aimer Berlin. La première fois que je ne pourrai pas lui faire part de mes impressions.
In Erinnerungen schwelgen, se plonger dans les souvenirs. J’ai appris cette expression ce matin. Il y a quelque temps je lui aurais partagé cette trouvaille, comme un enfant émerveillé apporte à sa mère un caillou glané en chemin ou une coquille d’escargot. Cette fois, je n’ai pas spontanément composé un début de message sur le clavier de mon téléphone, mon cœur ne s’est pas serré en réalisant que ce n’était plus possible. J’ai inconsciemment accepté que c’était fini. Non pas une impasse ou un numéro non attribué, mais vers l’aboutissement d’un chapitre, l’accomplissement d’une relation.
6 septembre 2023, Schwimm- und Sprunghalle im Europasportpark
Je n’ai jamais vraiment aimé nager. Le bruit, le carrelage, la lumière crue, l’odeur de détergent des piscines municipales me rebutent. Ne pas avoir pied dans le bassin. Se sentir pataude face aux autres nageurs plus endurants. Le corps serré dans le maillot, les cheveux serrés dans le bonnet, la figure serrée par l’élastique des lunettes. Faire des petits pas par peur de glisser. Ma myopie qui rend tout flou.
Dans les jours qui ont précédé la mort de ma mère, je me suis pourtant mise à nager. À nager sans m’arrêter sauf pour reprendre mon souffle, à nager sans avoir besoin de compter les longueurs pour évaluer mon effort. Le flot de mes pensées s’estompait, je n’étais plus qu’un corps, un corps que j’étirais autant que possible, fendant l’eau, celle-ci glissant autour de moi, la peau mouillée, la fraîcheur dans ma chair et les muscles tonifiés au sortir du bassin. Ces sensations m’étaient devenues aussi nécessaires que la musique de Bach pour tenir le choc.
Bercée par le clapotis de l’eau qui déborde en permanence, je parviens au même lâcher-prise alors que j’enchaîne les longueurs dans le bassin. Un kilomètre plus tard, mon corps est étrangement pesant en gravissant l’échelle, tout à la fois rafraîchi et réchauffé. La lumière qui inondait les espaces réservés au public a tourné.
J’étais venue pour faire du tourisme architectural, à distance de l’objet de ma contemplation, mais c’est par mon corps que je ressens l’espace, c’est mon corps qui est en immersion totale dans l’eau, en immersion totale dans le lieu.