Fantaisie dystopique grandparisienne

Dans le cadre de la formation à la HMONP que je suis cette année à l’ENSAV, j’ai participé à un atelier d’écriture collectif animé par Sébastien Souchon, artiste diplômé des Beaux-Arts de Paris et du Master de création littéraire Paris 8 Saint-Denis.

Au moyen de six exercices différents et successifs, nous devions imaginer une «archi fiction», portant sur le développement d’un projet architectural ou urbain et se déroulant à une date et dans un lieu laissés à notre choix. Nous pouvions également placer le curseur entre utopie et dystopie où nous le souhaitions. Chacun des exercices – d’une durée de 7 minutes environ – fut suivi d’une restitution collective, le dernier correspondant à un métadiscours visant à prendre du recul sur cette expérience d’écriture.

À la suite d’un changement d’équilibre dans le système solaire, la Terre a connu une succession d’épisodes climatiques ayant eu pour conséquence un amoindrissement drastique de la qualité du sol, un effondrement de la biodiversité et de la démographie. La Terre est désormais éclairée d’une lumière aveuglante tandis que les sols sont rendus stériles, les villes désertées et retournant à la poussière. Les États et les nations ont disparu, remplacés çà et là par de petits systèmes politiques autonomes et ayant recomposé des classes sociales autour du principe fondateur d’adolescentocratie. À l’instar de la diminution massive des ressources, l’espérance de vie a chuté.

Nous sommes en 2098 quelque part dans ce qu’on appelait il y a quelques dizaines d’années encore le Grand Paris. De grand, il ne conserve que la taille monumentale de l’équipement de transport en communs en infrastructure qui parcourait son territoire et reliait ses habitants. Le Grand Paris Express est à présent ruiné et inutilisable, mais un projet vient d’être lancé pour transformer l’une de ses gares, galeries et tunnels.

« Commençons par rappeler les composantes programmatiques et fonctionnelles du projet : il s’agit de transformer une gare de l’ancien GPE en petit écosystème local et autonome comprenant des unités d’habitation dédiées aux fonctions intimes et personnelles (dormir, se laver), et des espaces dédiés aux fonctions collectives (manger, se divertir, se cultiver, se réunir pour l’assemblée politique). Un dispositif d’agriculture aquaponique assurera la production nécessaire pour nourrir les habitants de la station ; celle-ci sera également autonome en matière de production et stockage d’énergie. La station sera alimentée en eau en circuit quasi fermé, et prendra en charge le traitement de ses déchets.

L’enjeu principal du projet est de muter une architecture de flux, collective, de réseaux et de circulations verticales et horizontales en un ensemble organisé d’espaces interconnectés et statiques, répondant à l’ensemble des fonctions vitales d’un groupe social structuré et en croissance modérée, une portion représentative de la société.

Compte-tenu de la raréfaction des ressources encore disponibles (espace, eau) et pour refléter les évolutions sociologiques récentes, il nous semble inévitable de troquer un modèle d’habitat disséminé, décorrélant ses fonctions primaires et secondaires, à une forme d’habitat collective en clusters indépendants, intégrant les conditions de leur survie.

À cette fin, nous proposons de mutualiser autant de tâches que possible (telles que cuisiner, manger, se divertir, produire, etc.) dans des espaces communs, tandis que les tâches et fonctions personnelles (dormir, se laver, etc.) seront prises en charge dans des espaces plus privatifs. 

L’interface intérieur – extérieur sera aussi hermétique que possible; toutefois des accès de sortie seront possibles au moyen d’un sas de décontamination / dépoussiérage.

Couvrant l’atrium central, un dôme filtrera les radiations solaires trop violentes tout en ménageant l’éclairage naturel pour descendre jusqu’à 50 mètres de profondeur. Le dôme sera couvert d’une mosaïque photovoltaïque, plus puissante que de simples panneaux. Comprenant également des batteries, ce dispositif garantit l’autonomie énergétique permanente de la station.

La salle des pas perdus principale sera transformée en aula. Elle accueillera l’assemblée hebdomadaire destinée au fonctionnement de la station, réunissant les habitants sous l’égide des leurs représentants.

Les quais de la section 3 seront dédiés à la mensa. Leur aménagement linéaire se prête bien en effet au déroulement séquentiel de la préparation des repas d’une part et de leur consommation d’autre part.

Enterrés au plus profond de la station, et donc totalement protégés des rayonnements, les quais de la section 4 accueilleront les espaces privatifs pour le repos, la toilette. Inspirés par le fonctionnement d’un sous-marin, nous avons retenu un système de bannettes chaudes pour minimiser l’espace requis pour la fonction « sommeil ». Prenant la forme de cellules aux dimensions standardisées, les couchettes seront donc individuelles mais non attribuées personnellement. Un système de rotation permettra à ces cellules d’être occupées à deux-tiers du temps, a minima. Les couples et familles pourront bénéficier d’un système de mutualisation de plusieurs cellules, moyennant une réservation préalable. Les effets personnels seront rangés dans des casiers occupant des espaces adjacents, réunissant aussi des stations de lavage/douche et des laveries/chauffoirs collectives.

Concernant la fonction agricole du lieu, nous proposons de transformer les galeries en une ferme aquaponique, prenant aussi en charge la culture de champignons et de micropousses (endives, légumes racines), la germination de graines, le vermicompostage. Certaines serviront également à la circulation des habitants, et donc éclairées partiellement, d’autres non et seront éclairées a minima.

Enfin, une micro usine désalinisera l’eau extraite du puits artésien adjacent et filtrera les eaux usées. Le recyclage des biodéchets sera effectué par le vermicompostage. Les déchets résiduels, moyennant un conditionnement hermétique, seront expulsés en surface.

L’état actuel quasi ruiné de la station n’a pas permis une connaissance parfaite de la géométrie et de de l’état de conservation des structures. L’ensemble de ces aménagements sera modulé en fonction des sondages et relevés. »

Jour 37

Victoire ; l’ensemble des quais de la section 3 est maintenant praticable. On va pouvoir s’en servir comme base de vie pour avancer dans le dégagement. L’équipe va s’aventurer demain vers les couloirs A et B de la section 3, partiellement effondrée. Bien leur rappeler les consignes de sécurité (miroir lumineux, sifflet à ultrasons, masque FFP55, corde polyelliptique).

Jour 45

Aujourd’hui, mes collègues qui dégagent les tronçons souterrains entre les gares B133 et B134 se sont heurtés à une colonie de rats qui faisaient la taille d’un furet ; plusieurs d’entre eux furent mordus et ont dû être hospitalisés. Certainement un nouveau cas de peste bubonique. Quel sale métier que d’intervenir dans ces infrastructures. Par chance, elles ne sont pas inondées comme celle du secteur nord.

Jour 52

Nouvelle journée de relevés de la section 3. C’est rageant que les DOE ne soient plus exploitables aujourd’hui, sans parler des archives papier qui s’effritent entre mes mains. J’ai l’impression d’être un archéologue doublé d’un moine copiste.
Encore une question débile Corentin, évidemment qu’il faut mettre ses EPI avant d’entrer dans le boyau. Penser à rappeler à la manicule les actions basiques de sécurité. Surtout s’ils tombent sur des gravats radioactifs. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas lu la dernière circulaire. Pourtant elle est en gros dans la base vie, hein !

Franchement Elwan est sympa de m’avoir prêté ses gars pour poser les cordages de sécurité. Il faudra que je pense à le remercier. D’ailleurs j’ai vu que les premiers semis ont commencé à pousser dans le tube est ; bonne idée, ça peut lui permettre d’améliorer le quotidien. Il faudra juste que je le prévienne de ne pas en abuser haha ! Je ne pensais pas que ça marcherait avec les lumières rouges. Mais bon, les docs avaient l’air d’être sûrs de leur coup.

Putain !
Ils en font du bruit là-haut les gars dans le puits d’aération !

« Nous, ayant-droits des équipes de Maîtrise d’Oeuvre ayant développé le Grand Paris Express, nous opposons formellement au projet de transformation.

Le GPE est un témoignage unique de la politique française d’aménagement à l’aube du XXIe siècle, de la tradition des grands projets piloté par un État fort, les montages technico-juridiques des PPP et autres MGP. C’est aussi un chef d’œuvre du savoir-faire des architectes, ingénieurs et entreprises de construction.

La ruine actuelle de ces infrastructures est un état en soi avec ses valeurs intrinsèques, un paysage romantique support de la rêverie créative et de la sérendipité. Hubert Robert l’a d’ailleurs très bien montré dans ses peintures ayant malheureusement disparu dans l’incendie du Louvre en 2037.

Transformer ces infrastructures en unités d’habitation, c’est tourner le dos à notre passé, à nos racines qui fondent notre identité actuelle et qui organisent notre société. »

« Le projet de transformation du GPE vient d’entrer dans une nouvelle phase de développement. La phase sondage et relevés, essentielle pour valider les hypothèses d’aménagement, a fourni l’ensemble des informations requises par le gouvernement. Ce dernier a entériné les orientations de programmation, permettant le démarrage de la phase exécution. Pour rappel, c’est le groupement VPEAT-CETER qui a remporté en 2096 l’appel d’offres piloté par le Ministère central de transformation du territoire. Les travaux s’étaleront sur une période de 4×24 mois avec livraison phasée. »