Divers textes

Dans le cadre de mes missions chez Dominique Perrault, j’ai été amenée à écrire divers textes destinés à la communication de l’agence.

Né en 1953 à Clermont-Ferrand, Dominique Perrault mène une carrière internationale d’architecte et d’urbaniste après des études aux Beaux-Arts, à l’École nationale des Ponts et Chaussées et à l’École des hautes études en sciences sociales. Son activité d’enseignement et de recherche, sa participation aux grandes manifestations culturelles et ses nombreuses conférences font de lui un acteur engagé dans le débat architectural contemporain. Récompensée par les prix les plus prestigieux – le prix Mies van der Rohe, le grand prix national d’Architecture, l’Équerre d’argent, le Praemium Imperiale – son œuvre est exposée dans les plus grands musées du monde.

Rappelant la proximité entre aménagement du territoire et politique, chaque projet est l’occasion d’établir une vision prospective et stratégique, dépassant la seule question programmatique : il s’agit d’identifier dans la commande les enjeux sociétaux et urbains implicites et de les satisfaire. De fait, l’œuvre de Perrault mêle l’échelle de la ville et celle de l’architecture de façon indissociable. Parmi les réalisations emblématiques, citons la Bibliothèque nationale de France, dont le concours avait été remporté en 1989 à l’âge de trente-six ans, le vélodrome et de la piscine olympique de Berlin, l’extension de la Cour de justice de l’Union Européenne à Luxembourg et le plan d’aménagement du Plateau de Kirchberg, le centre olympique de tennis à Madrid, le campus de l’université féminine Ewha à Séoul, la tour Fukoku à Osaka ou encore la DC tower et l’aménagement  du centre de Donau-City et la rive du Danube à Vienne, la piazza Garibaldi à Naples.

Dans la production récente ou en cours, citons la réhabilitation des tours du Pont de Sèvres à Boulogne-Billancourt, la réhabilitation du Pavillon Dufour à Versailles, l’hippodrome de Longchamp, la Poste du Louvre, la gare emblématique de Villejuif Institut Gustave-Roussy, l’étude urbaine du village olympique de la candidature Paris 2024. En 2016, le Président de la République lui confie ainsi qu’à Philippe Bélaval (CMN) une mission d’étude et d’orientation sur l’avenir de l’île de la Cité sur les vingt-cinq prochaines années.

L’architecture de Dominique Perrault témoigne d’une sensibilité particulière pour la géographie d’un lieu, qui s’adosse à une culture artistique très personnelle, attirée vers le courant minimal. Son langage architectural privilégie une économie des moyens – refus d’une imagerie trop littérale, volumes simples, gamme restreinte de matériaux – qui lui sert à mieux révéler les spécificités d’un lieu. L’usage exploratoire de la maille métallique, un matériau de prédilection, illustre parfaitement le jeu de variations possibles à partir d’un seul élément.

Le développement du projet se fait par ailleurs l’héritier de deux cultures architecturales très françaises : la tradition académique de composition du plan, de distribution des espaces (BnF, Luxembourg, etc.), couplée à une grande exigence plastique et fonctionnelle pour le détail constructif, dans la lignée de Jean Prouvé.

En résultent des projets à l’écriture sobre, intemporelle, toujours abstraite.

Un autre axe de lecture de son œuvre est le Groundscape, autrement dit l’investissement de l’épaisseur du sol perçu comme source de potentialités et nouveau paysage à explorer. Depuis 1989 et la Bibliothèque nationale de France, nombreux sont les projets qui se fondent dans l’épiderme du lieu. Ce dispositif tellurique récurrent interroge de facto le statut des fondamentaux de l’architecture : le mur, la façade, la toiture, etc. En effet, gommant les limites d’avec le contexte, il diminue voire supprime le rôle qui leur est classiquement attribué dans l’histoire de l’architecture, au profit de la composition d’un paysage mêlant composantes urbaines et naturelles.

Une exposition éponyme ouverte en 2015, réalisée par l’agence, déploie cette thématique de recherche et d’expérimentation en présentant l’ensemble des projets concernés.

Ce détour par le Groundscape le souligne, la réflexion théorique est l’un des moteurs de la production de l’agence : commissaire du Pavillon français lors de la 12e Biennale d’Architecture de Venise sur le thème de la métropole (METROPOLIS ?), Dominique Perrault a rejoint le Conseil scientifique de l’Atelier international du Grand Paris (AIGP) en 2012. Son activité de recherche se voit confirmée par la nomination au poste de professeur à l’École Polytechnique fédérale de Lausanne.

Dominique Perrault Architecte – Vincent Fillon

À l’entrée du secteur historique classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, regroupant un programme de théâtre et un complexe cinématographique, le projet initié par la mairie d’Albi en 2009 souligne le rôle moteur que la culture peut jouer dans le développement d’une ville et l’aménagement de son territoire. Ce nouveau pôle vient s’inscrire dans la lignée d’autres équipements culturels et d’un réseau d’espaces publics, de façon à former une promenade irriguant l’aire urbaine.

L’empreinte du bâtiment découpe un rectangle sur une parcelle pentagonale. La compacité du volume procède de la volonté de suivre la trame viaire et respecter les alignements d’une part, et de ménager un espace public généreux de l’autre, en créant des parvis et en se raccordant aux places adjacentes. Les deux parvis triangulaires – la place de l’amitié entre les peuples et la place de l’Athanor – ne se contentent pas de ceindre le bâtiment sur deux côtés, lui servir de seuil et lui donner de l’emphase. Ils s’interpénètrent avec l’accueil et le foyer du théâtre, pour gommer les limites et inviter les habitants à entrer.

Cette continuité spatiale est permise tant par la transparence de la façade que par le voile métallique léger habillant l’édifice. Recouvrant la forme régulière du théâtre, il anime avec vivacité les façades et gomme les arêtes. Dans un langage que la matérialité et la forme rendent très contemporains, le voile pare le théâtre d’un faste résonnant avec les ornementations classiques du théâtre : rideau de scène, tenture précieuse, ors, etc. S’extrayant de la typologie du monument académique, l’édifice acquiert une image neuve, forte, persistante, à la mesure des ambitions urbaines définies par le commanditaire.

Le bâtiment renvoie incessamment à la « brique » pour recouvrir murs, sols, plafonds. Cet usage extensif crée en outre un effet de contiguïté visuelle avec les alentours, favorisant l’insertion du nouvel objet dans un quartier hétérogène.

La nuit, tout s’inverse ; le théâtre se fait lanterne, la maille tamise la lumière venant de l’intérieur, attirant à lui les habitants.

Dominique Perrault Architecte – Georges Fessy

La bibliothèque nationale, l’un des grands travaux décidés par François Mitterrand lors de sa présidence, succède à la Bibliothèque nationale de Labrouste et forme un nouveau jalon dans la chronologie inaugurée par la librairie du roi au XVIe siècle. L’intention principale était de doter la France d’un équipement performant, de grande échelle, plus adaptée aux besoins actuels et futurs, que ce soit en matière de stockage, d’accueil du public ou d’études.

Entreprise à la fin des années 80, elle se situe dans une position charnière, entre deux paradigmes, deux typologies : la bibliothèque comme lieu de collection intensive et extensive, réservé aux seuls chercheurs, dont la bibliothèque nationale Richelieu était le parangon, de l’autre la bibliothèque dématérialisée, liée aux campagnes de numérisation des ouvrages permettant une disponibilité immédiate et en tout lieu de l’ensemble du savoir.

Le concours international nous désigna lauréat en 1989 ; les lieux furent ouverts au public six années plus tard, en décembre 1996. Le site choisi correspondait à une friche industrielle à l’est de Paris, située dans l’interstice entre la Seine et les infrastructures ferroviaires de la gare d’Austerlitz. Il devait précéder la construction d’un nouveau quartier, mêlant habitations, bureaux, activités, pour établir une nouvelle polarité rééquilibrant l’est de la capitale.

Plutôt que de construire un édifice, dont le volume allait inévitablement rendre monumentale, nous avons préféré établir un lieu, c’est-à-dire un espace public ouvert avec en son cœur un jardin. Faisant s’entrecroiser les questions urbaines, paysagères et architecturales de par son emplacement et son programme, notre proposition articule trois images principales, chacune répondant à ces champs : la place – à l’échelle de Paris, le livre ouvert – silo mettant en exergue l’objet de l’étude, le cloître – lieu de déambulation et de transcendance.

Dans Paris, le cours de la Seine est rythmé par une série de « grands vides » : esplanade du Champ de Mars et parvis du Trocadéro, esplanade des Invalides, place de la Concorde, Jardin des Tuileries, ou le Jardin des Plantes. La proposition s’insère dans cette succession d’espaces publics, à laquelle il ajoute une nouvelle pièce : il s’agit en effet de créer une nouvelle « place pour Paris », un parvis pour l’est parisien.

Associé au système viaire, un jeu d’altimétrie manifeste l’emprise de la bibliothèque : tandis que le territoire du 13e arrondissement plonge doucement dans la Seine, l’esplanade forme une surface horizontale qui se fonde avec l’avenue de France au sud-ouest, se détache progressivement des rues adjacentes puis surplombe le fleuve. La topographie douce, formée d’un emmarchement en bois, guide naturellement l’usager vers le centre du belvédère, auquel il accède après avoir franchi une épaisseur de bosquets. 

Quatre grandes tours s’érigent aux angles de la parcelle, délimitant un volume libre de vastes dimensions. Appelées tours du temps, des lois, des nombres et des lettres, elles forment des « livres ouverts », figures iconiques qui marquent le paysage de l’est parisien et participent du rayonnement urbain de l’institution. Elles s’ancrent dans le socle formé par l’épaisseur du parvis et s’élancent sur une hauteur de quatre-vingt mètres. Destinées dans leur partie supérieure au stockage des ouvrages, elles accueillent des bureaux de l’administration aux premiers niveaux. Les quatre volumes identiques présentent une géométrie réglée, précise et répétitive. Une triple épaisseur de vitrage clair habille les faces principales que trament finement les menuiseries des baies, tandis qu’une maille métallique cache les escaliers de secours placés dans les pignons. À la transparence du verre en façade répondent les panneaux mobiles en bois qui protègent les stockages à l’intérieur. La superposition des deux crée un effet de profondeur de la matière et de contraste des teintes. De plus, les panneaux mobiles viennent aléatoirement animer le rythme régulier des menuiseries, signalant par la même occasion l’affectation des usages des espaces intérieurs. Transparents, miroitants ou opaques suivant les heures et les saisons, ces « livres ouverts » parcourent un camaïeu tirant du bois blond au bois ambré, renvoyant de la bibliothèque une image non figée, pleinement vivante.

À la fonctionnalité du parcours circulaire, la figure du cloître associe le jardin comme objet de contemplation ; il ordonne les espaces intérieurs dans leur globalité, notamment l’équilibre entre lumière et ombre, plein et vide. De forme rectangulaire, un morceau de forêt d’Île-de-France est enchâssé au cœur de la Bibliothèque. Seul son houppier émerge légèrement au-dessus de l’esplanade. Le cloître donne le jardin à contempler et dessert les salles de lecture disposées sur deux niveaux : le rez-de-jardin est dévolu aux chercheurs, le niveau haut-de-jardin au grand public. En périphérie, un réseau de circulations réservé au personnel et aux ouvrages relie les tours aux salles de lecture. Les espaces servants et la flexibilité des espaces de lectures, démontrés dès les premiers temps de leur mise en usage, accroissent la fonctionnalité de l’ensemble, permettant d’ajuster finement les lieux aux usages.

La conception architecturale s’est prolongée par le dessin des aménagements intérieurs et du mobilier, notamment celui des salles d’études. Les vastes espaces de lecture sont revêtus de moquette « écureuil » et les bois exotiques des lambris et du mobilier. Une maille métallique habille les plafonds en larges godrons. L’ensemble des aménagements vise à fournir aux usagers une expérience optimale, des espaces collectifs d’accueil aux salles de lectures.

Par sa forme et sa matérialité, le projet fait jouer un ensemble de contrastes : équilibre entre horizontalité du parvis et verticalité des tours, épaisseur du socle abritant les lecteurs et élancement des silos suspendant les livres dans l’espace, déambulation circulaire du cloître, terrestre et évocation de la transcendance par la découpe du ciel. Aux notions standards en architecture d’espace et d’échelle, le projet préfère celles de silence, effacement, vide, déambulation et contemplation.

Dominique Perrault Architecte – Michel Denancé

Inauguré en 1973, le bâtiment originel de la cour de justice des communautés européennes a connu une succession d’extensions et de réaménagements, à mesure que les frontières de l’Europe s’élargissaient. En résultait une succession intriquée d’espaces, manquant de lisibilité, ne répondant plus aux besoins ni aux normes ; le réaménagement et la rénovation se faisaient par conséquent urgemment désirer. Les objectifs sous-tendant le programme du concours international lancé en 1996 visaient ainsi à tripler la capacité de la Cour, de 50 000 à 150 000 m².

Plutôt que d’opter pour sa démolition, le projet remet en valeur le bâtiment originel et le sertit dans une extension en anneau, sur pilotis. La répartition des fonctions est clairement établie : au centre, le lieu de justice ; en périphérie, les bureaux des juges, avocats et la salle des délibérés. À l’est, une galerie s’étire pour relier l’ensemble des bâtiments existants aux deux tours nouvellement ajoutées. Abritant les bureaux des quelques 600 juristes linguistes, elles s’élancent sur une hauteur de cent mètres ; elles remodèlent ainsi la silhouette du plateau de Kirchberg en lui adjoignant de nouveaux repères visuels. Un parvis articule ces éléments verticaux au palais, dans un jeu de volumes finement équilibrés. La transition de l’espace public ouvert vers l’anneau est assurée par un porche monumental. Le vocabulaire emprunté s’inscrit dans la tradition de la représentation de la justice et vise à manifester le rang solennel de l’institution ; escaliers majestueux, porche monumental, baldaquin, etc. Le dimensionnement généreux répond à ces dispositifs qui participent de la scénographie de l’espace. Toutefois, la matérialité vient tempérer l’élégance quasi hiératique de l’écriture formelle, en lui octroyant un faste mesuré. S’accordant avec les matériaux d’origine, une maille métallique dorée unifie et réchauffe l’ensemble ; tantôt brise-soleil, tantôt bardage de façade, tantôt élément ornemental, cette maille endosse une multiplicité d’usages.

L’ambition latente vise à exhausser les qualités du bâtiment initial, le palais, et de le rendre totalement à sa vocation de lieu de justice. Il s’agit moins d’appréhender ce projet d’extension et de rénovation suivant un angle purement fonctionnel et technique, que d’en tirer parti pour affirmer pleinement l’institution, ses ambitions, sa mission, sa portée. 

Un maître-mot pourrait caractériser l’attitude adoptée ici : celui d’ « injection ». Plutôt que d’ajouter un quatrième chapitre dans l’évolution de la cour européenne, nous nous sommes efforcés de penser à nouveaux frais l’ensemble, en tant que système à la croisée de l’architecture et de l’urbanisme. L’emprise des bâtiments – 600 par 150 mètres – tout comme le nombre élevé de ses usagers met en scène l’équipement, figure de proue du plateau de Kirchberg, embryon de ville, rouage essentiel de la communauté européenne.

L’extension et le réaménagement de la cour européenne ont initié une réflexion riche sur le thème de la transformation de l’existant, réflexion qui s’est prolongée dans d’autres projets de l’agence, notamment la réhabilitation de La Poste-Louvre et des tours du Pont-de-Sèvre. 

Dominique Perrault Architecte – Michael Nagl

Inaugurées en 2014, les deux DC Towers viennent s’ajouter à « Donau City » et en manifester la porte d’entrée. Ce nouveau quartier entrepris au début des années 1990 forme un contrepoint contemporain de la ville impériale au-delà du Danube. Par la construction de tours et d’espaces publics, il ambitionne de répondre aux besoins actuels et futurs de la métropole, en matière de lieux de travail, logements, activités.

La présence du fleuve est ici particulièrement prégnante, par la largeur de son lit principal et la multiplicité de ses bras. Cette masse dont le mouvement ne semble pouvoir être interrompu contribue à caractériser fortement le paysage environnant. Un jeu s’établit entre la masse horizontale du fleuve et l’élancement des tours, repères visuels de Donau City, sans omettre un travail fin d’ancrage des volumes au sol, garantissant l’activation des espaces publics.

Si leurs dimensions différentes les distinguent clairement, les deux tours peuvent facilement être perçues comme deux fractions d’un monolithe originel ; cette lecture visuelle renforce la cohérence de leur relation. L’orientation des volumes les tourne à la fois vers la ville ancienne par-delà le fleuve, et vers le nouveau quartier, leur permettant d’établir un dialogue avec chaque lieu.

Par sa texture et sa matérialité, l’enveloppe rend hommage au Danube, tantôt plissement miroitant reprenant les mouvements et les reflets de l’onde, tantôt surface lisse témoignant de la masse d’eau. Suivant l’ensoleillement et les conditions météorologiques, les tours apparaissent en tant que totems liquides, fichés dans le sol du nouveau quartier, ou en tant que surfaces argentées dont la matière se dissout progressivement dans le paysage environnant et les ciels viennois.

Dominique Perrault Architecte – Ewha Womans University

Entrepris en 2004, ce projet de bâtiment universitaire prend son origine dans une simple question : comment maintenir l’attractivité du campus de l’université EWHA en dehors du temps consacré aux études ? La stratégie proposée par la maîtrise d’ouvrage et l’architecte consiste en une double création : un nouveau type de programme, une nouvelle typologie de bâtiment.

Destiné aux étudiantes, le programme conjugue le travail et la récréation, le collectif et l’individuel, le chronique et le continu. Il regroupe ainsi des espaces académiques (salles de cours, salles de travail, bibliothèque, auditorium), des espaces administratifs et évènementiel (amphithéâtre, bureaux, accueil), des espaces de détente (fitness, magasins, théâtre, cinéma, etc.), de façon à élargir la gamme des usages possibles, et maximiser de fait la présence sur place.

Dans sa morphologie, sa configuration et sa matérialité, le projet fait résonner ensemble une série de notions contraires, sans pour autant générer de confrontations brutales : dehors/dedans, dessus/dessous, végétal/minéral, concave/convexe, transparence/masse, continu/discontinu, urbain/pastoral, abrupt/doux, artificiel/naturel, domestiqué/inachevé…

Empruntant aux formes et aux perceptions de la géographie et de l’art contemporain, le bâtiment devient un dispositif tellurique mêlant l’espace de la ville à celui du jardin, enrichi par un jeu très maîtrisé de perceptions visuelles et sensorielles.

À un volume parachuté dans un lieu, le projet préfère une série d’interventions jouant avec l’épiderme du site. Faisant disparaître l’architecture, cette série aboutit à l’émergence d’un paysage. Prolonger le sol, l’inciser profondément une large vallée, répartir les fonctions entre les deux rives pourraient être les étapes de la mise en forme du programme.

Le projet se fait passage, jonction de la ville vers sa lisière. Les limites spatiales sont floutées, l’espace de la ville et celui du campus s’enchevêtrent, se fondent en un continuum, sans occasionner de conflits d’usages ou d’indécision quant à son affectation. Les plateaux deviennent des jardins ouverts, tandis que le rift forme une voie permettant de pénétrer dans l’épaisseur de la matière ou de rejoindre l’autre extrémité. Les usagers ne sont plus seulement les étudiantes de l’université, mais chacun des riverains.

Descendons dans la vallée. Identiques dans leur modénature, les façades longeant le passage sont faites de verre enchâssées dans des épines en acier inox. Leur dimensionnement les transforme en stries verticales, à la manière d’œuvres de l’art minimal. Épaisses lorsque vues de biais, ces épines deviennent ultrafines lorsqu’elles sont vues frontalement. Leur matérialité forme des reflets intenses. Par son déplacement dans la faille, l’usager active ce jeu cinétique.

De plus, par leur espacement identique, ces raidisseurs forment un ensemble régulier de lignes verticales, que chahute le positionnement aléatoire des raccords mécaniques et des ouvrants de fenêtres. Quelques lignes horizontales, issues des linteaux des portes, brisent çà et là l’élancement général.

L’affectation des espaces situés derrière les façades se dérobe au premier regard, le bâtiment n’exprimant pas son contenu.

Bien qu’elle diffère à chaque étage et suivant les deux rives, l’organisation des espaces intérieurs demeure clairement lisible. Les circulations horizontales et verticales sont placées en bordure de façade et s’étirent sur toute la longueur des rives. Elles fournissent un accès direct aux salles de classe. Un filtre léger est appliqué le long de la façade, préservant l’intimité des salles et fabriquant une lumière laiteuse. Les espaces servants sont placés en tirant profit des pentes et des besoins : les tréfonds sont réservés aux parkings, l’auditorium se glisse sous l’escalier de la vallée.

Pour laisser pénétrer la lumière naturelle, les volées d’escaliers sont suspendues et décollées de la façade. Les circulations horizontales et verticales sont de fait mises en scène depuis l’intérieur et l’extérieur, animant l’ensemble des façades de façon très dynamique. La superposition et la suspension des volées, associées aux grandes hauteurs des trémies et à la transparence des garde-corps génèrent des espaces piranésiens, sans compromettre la lisibilité de l’ensemble.

La morphologie du bâtiment est également mise à profit sur le plan énergétique : l’enfouissement octroie une grande inertie thermique, complétée par une série de dispositifs de récupération d’énergie et de ressources naturelles (double-parois tempérant l’air, raccordement à la nappe phréatique, collecte des eaux pluviales, récupération de la chaleur, etc.)

Équipement sportif construit pour la candidature de Madrid aux JO de 2016, ce projet transcende son programme classique pour se transformer en une « boîte magique » et constituer un nouveau paysage dans l’environnement madrilène. Les trois pans formant la toiture se déplacent, s’ouvrent et basculent au gré des usages et des conditions météorologiques, multipliant d’une part les potentialités du lieu, et associant d’autre part à cette « boîte » une silhouette mémorable, sans cesse renouvelée.

A sport facility built for the candidacy of Madrid to the 2016 Olympic Games, this project transcends its conventional program to turn into a “magic box” and constitute a new landscape in the Madrilenian surroundings. The three pieces forming the roofing move, open themselves, and tip up at the mercy of the uses and the meteorological conditions. On the one hand it multiplies the potentialities of the hall, and on the other hand it associates to this box a mesmerizing and constantly renewed silhouette.

Gaëlle Lauriot-Prévost, 2016.

Signée par la designer Gaëlle Lauriot-Prévost, l’épée d’académicien de Dominique Perrault en renouvelle librement les codes, qu’il s’agisse de la forme générale, de l’ornementation ou de la forge.

Le principe de cette épée relève d’un jeu de langage, d’un glissement sur les significations que le terme « arme » recouvre. Plutôt que la définition classique d’instrument d’attaque et de défense, c’est une acception constructive qui est ici mise à l’honneur : le fer arme le béton pour ériger le mur. À l’instar d’une barre d’armature, la surface de la lame est donc régulièrement nervurée. Ces nervures sont plus nombreuses au niveau de la poignée, constituée de la soie seulement, pour faciliter la préhension. Mais la forme générale en cône et les torsades ornementales évoquent immédiatement un deuxième imaginaire, celui des créatures fabuleuses dont la licorne est l’emblème. La réalisation de l’épée, menée en collaboration avec l’Université de sciences appliquées d’Aix-la-Chapelle, fait appel à la sidérurgie de pointe : la fusion sélective par laser. Partant d’un modèle 3D de l’objet, ce procédé de fabrication additive consiste à fusionner progressivement et localement de la poudre métallique, à l’aide de lasers de haute puissance. La poussière devient ainsi matière, renversant le cycle classique de l’érosion.

Ce croisement entre culture constructive et onirisme, entre iconographie classique et technologie innovante, résulte en un objet unique, qui répond pleinement à la définition d’une épée d’académicien : « représenter un symbole de dignité et de personnalité. »