
Combien de temps vais-je encore tenir ? Avec mes murs de pierre de taille et mes toits à deux pentes, mes volets peints bleu du ciel, j’étais pourtant l’archétype du foyer rassurant et solide. Je croyais ne pas avoir beaucoup d’efforts à faire pour conserver ma valeur. La grange pour abriter bêtes, foin et engins, les pièces à vivre favorablement exposées, mes cheminées tirant bien. Mes traits réguliers et mon air pimpant. Qui aurait cru que la campagne alentour soit si vite grignotée par la ville, la voirie et les réseaux passent à ras de mes façades, érodant mes fondations et me laissant comme juchée sur une petite motte de terre ? Je me souviens encore des maçons et des charpentiers travaillant sur le chantier, m’assemblant à la main, pierre après pierre, liteau après liteau, tuile après tuile. Leur geste précis et régulier. Les piédroits harpés de mes baies et le chaînage d’angle pour assurer ma stabilité. Le solivage des planchers et le voligeage de ma charpente patiemment établis.
Pourquoi me conserver aujourd’hui alors que mes pièces sont trop vastes, ma grange désormais inutile, le chauffage central absent ? Pourquoi me conserver alors que l’étude capacitaire plaide pour ma démolition, proposant de me remplacer par trois ou quatre maisons en bandes ? Pourquoi me conserver alors que je suis un obstacle dans le tracé du VRD ? Que puis-je être encore aujourd’hui ? Suis-je seulement un signe du passé ? Suis-je condamnée à devenir un futur gisement de réemploi ?