
Fore, chérie, fore ! Poinçonner le sol, atteindre le substratum, couler le béton pour établir les fondations d’un futur quartier. Énième étape de l’aménagement des quais : les alluvions accumulés formant les berges ont d’abord accueilli des chantiers de construction navale, avant d’être dédiés à la circulation routière, entrelacs du boulevard des Frères Moga et des voies d’accès en moustache du Pont Saint Jean. Le continuum de l’asphalte, condition sine qua non des flux de voitures et d’argent, est aujourd’hui une couche visqueuse qui colle à la ville, comme le goudron de pin colle à la peau. Contemplant muettement cette vague bâtisseuse, le Château Descas, manufacture construite en lieu et place de l’ancien hôpital général, remplaçant lui‑même l’ancien hôpital de l’Enquêteur, attend de meilleurs jours. Donner sur une promenade piétonne plutôt qu’un noeud routier sera évidemment bien plus valorisant.
Mais les attentes envers le nouveau quartier sont élevées, le fardeau lourd à porter : une entrée de ville instagrammable pour le touriste arrivé en TGV, une nouvelle centralité promouvant l’art de vivre local, un hommage à l’architecture bordelaise. C’est le retour de la ville de pierre, mais plus green et plus performante. C’est le retour du flâneur dans la ville, mais un flâneur prié de dépenser. D’ailleurs, même la voirie sera verte, les arbres luxuriants, les piétons nombreux, les terrasses et autres rooftops bien achalandés, nous promettent les images promotionnelles. D’un coup de baguette magique, la ville des années 60 disparaît, un nouveau chapitre débute. Pour combien de temps ?