
« La ville est le point de départ et d’arrivée de l’architecture : elle est fait et abstraction, extériorité tangible et pur produit de l’esprit. Pour comprendre les villes, il faut parcourir le chemin entre ces réalités disjointes. Ce livre souhaite restituer cette trajectoire et la décrire au travers des traces qu’elle a produites. Les deux temps distincts de la ville, lorsqu’elle est la scène d’un vécu – et donc d’une réflexion –, et lorsque l’architecte modifie cette scène avec un nouveau projet, sont au fondement de la structure de ce livre et de sa forme. Les cahiers blancs sont des recueils d’écrits, réflexions, observations, le fruit de dix années d’expériences urbaines personnelles. Ces chapitres portent, du reste, les noms des villes qui les ont suscités. Souvent écrites lors de voyages – pour des conférences ou des projets, ces notes ont pour ambition de rendre compte d’un ensemble de questionnements et d’hypothèses. Les cahiers noirs, quant à eux, présentent le champ de notre recherche et l’architecture telle que nous la pratiquons, suivant les grands thèmes qui caractérisent les projets de l’agence. Il s’agit d’une lecture transversale développant l’idée selon laquelle le projet n’est pas à lui-même sa propre fin, mais qu’il constitue plutôt un outil au service d’une vision. Nul lien direct entre ces différentes parties, à l’exception évidemment de ceux que le lecteur décidera d’établir. »
Détails
- LAN, Traces, Benoit Jallon, Umberto Napolitano. Publié par Actar Publishers, New York. Disponible en Anglais et Français. 624 pages Sortie : Mars 2014
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Missions accomplies pour LAN
- Recherches préparatoires
- Coordination du projet éditorial
- Coordination des prestataires (pool de 3 traducteurs, directeur artistique, graphiste exécutif)
- Rédaction de textes (chapitres noirs)
- Édition et relecture des textes FR
- Correction orthotypographique FR/EN
Architecture et pouvoir
« Certains projets posent plus vivement que d’autres des questions éthiques. Ainsi, lorsqu’il est demandé à un espace d’exprimer une culture, un pouvoir, il semble incontournable pour l’architecte de s’interroger sur les valeurs dont cet espace va se faire le porte-parole.
Entre pouvoir et espace se nouent des relations de réciprocité : d’une part le pouvoir est concrétisé, donné à voir à un public. Une réalité abstraite est matérialisée. De l’autre, l’espace signifie ce contenu. Ce jeu d’implications mutuelles correspond à celui du fonctionnement symbolique ; en représentant concrètement un pouvoir, un État dans un territoire, le lieu devient un symbole1.
L’architecture est l’un des langages par lesquels la culture d’une époque, d’une société nous parvient. Cette manière d’appréhender l’architecture est particulièrement présente dans la philosophie allemande du XIXe siècle : ainsi, Goethe, en qualifiant l’architecture de „verstummte Tonkunst“ (une musique silencieuse)2, reprend Schelling, selon qui „der Baukunst als einer erstarrten Musik“ (l’art de bâtir comme une musique pétrifiée)3.
De fait, l’architecture est l’une des écritures de prédilection des pouvoirs. La réalisation d’édifices procède souvent d’une politique volontariste, soucieuse de doter une ville d’équipements (notamment culturels) et implicitement, de léguer aux générations futures la trace tangible d’un gouvernement ou d’une personnalité. Les grands travaux, série de monuments parisiens entreprise sous la présidence de François Mitterrand, reflètent ainsi, au-delà de la politique culturelle française des années 80, la figure du « président bâtisseur ». Ce dernier n’écrivait-il pas « dans toute ville, je me sens empereur ou architecte. Je tranche, je décide et j’arbitre »4?
Dans un registre bien plus sombre et dramatique, l’aménagement de l’espace peut aussi se faire le relais d’une idéologie. Des récupérations nazies des Thingplätze, au projet „Gesamtbauplan für die Reichshauptstadt“, capitale idéale du IIIe Reich dessinée par Albert Speer, en passant par le quartier de l’EUR à Rome et les gratte-ciel staliniens que sont les « sept sœurs de Moscou », les totalitarismes se sont saisis de l’architecture comme d’un langage pour manifester et initier par l’espace un nouvel ordre du monde.
“For Hitler — no less than for his contemporaries, Mies and Gropius — architecture was an expression of the central spirit of an epoch, possessing some eternal magical power that could lead men from confusion and chaos into the serene realm of Order”5
Ces quelques exemples nous montrent combien pour un pouvoir, l’espace peut constituer un vecteur pour expliciter un paradigme, au service d’une stratégie qui dépasse la promotion d’une culture officielle. Peu importe l’échelle – du lieu de rassemblement à la ville idéale – l’idée est de communiquer, si ce n’est de proclamer, une vision du monde en marquant le territoire.
Nous avons pris conscience de la puissance du fonctionnement symbolique des lieux de pouvoirs lorsque nous avons participé au concours de la prison de Nanterre et du tribunal de Saint Malo. Prisons, palais de justice, mairies, voire même tout équipement public, ces programmes, au-delà de leur fonction première, manifestent sur le territoire d’une nation le pouvoir de l’État. Ils forment de fait des lieux extrêmement iconiques.
Il nous a alors semblé nécessaire et fondamental de réfléchir aux valeurs portées par nos projets, de nous questionner sur notre adhésion à la stratégie politique sous-jacente donnant lieu littéralement à ces nouveaux projets.
Une politique sécuritaire, se déclinant d’une part par un durcissement législatif, d’autre part par la réforme de la carte judiciaire, venait d’être initiée par un nouveau gouvernement. Prisons et tribunaux devaient refléter la volonté de l’État de s’engager dans cette politique plus répressive en matière des délits et de la récidive. Les deux projets pour lesquels nous avions l’opportunité de concourir devaient rendre explicites ces orientations politiques nouvelles impulsées par le gouvernement et le nouveau paradigme judiciaire, auxquels nous ne souscrivions pas.
Cette prise de conscience nous a placés face à des choix délicats. Deux alternatives s’offraient à nous : ne pas prendre part à ces projets, ou garder une distance critique essayant de changer les choses de l’intérieur. Gilles Clément a fait le choix de la première voie, et par une lettre extraordinaire a témoigné d’un engagement sans ambages :
« Considérant le Jardin Planétaire comme l’essentiel de mes préoccupations, considérant que les actions nécessaires à son émergence ne trouvent aucune chance d’expression dans le projet de société choisi par la France le 6 mai 2007, refusant de porter ma caution aux agissements du gouvernement en place, je décide d’orienter mes interventions, mes efforts et toute mon énergie à la mise à bien du projet Jardin Planétaire, là où en toutes circonstances il est possible de développer un projet utile à l’humanité et non dirigée contre elle.
En conséquence j’annule la totalité des engagements pris auprès des services publics et privés sur le territoire français à l’exception des instances officielles ou non officielles où, de façon avérée, s’établit la résistance. »6
Il faut beaucoup de courage pour renoncer à participer activement à la construction de notre société. Pour notre part, nous avons préféré la deuxième option. L’idée vers laquelle nous avons tendue était d’essayer de mettre en place au travers des projets des postures citoyennes qui dépassaient la volonté politique. Infléchir des orientations politiques par leur matérialisation architecturale, voilà ce que nous avons recherché.
Conscients des enjeux de représentation, et refusant d’instrumentaliser nos projets, nous avons réfléchi à la manière d’appréhender et de produire un univers judiciaire dans ce contexte politique avec lequel nous étions en net désaccord. Pour réorienter de l’intérieur les valeurs portées par les programmes et en infléchir l’image trop coercitive, nous avons choisi de modifier l’écriture architecturale traditionnelle, et de facto attendue, de ces programmes. Le vocabulaire classique judiciaire, figurant le contenu, a donc été laissé de côté au profit d’une recherche d’abstraction des signes. Idée complexe à rendre compte, cet estompage radical et délibéré s’est mis en place de manière instinctive dans un premier temps. L’abstraction n’a pas vraiment de sens en architecture, puisqu’il n’y a rien de moins abstrait qu’un bâtiment. Une des manières de réfuter toute référence directe à certaines idées totalitaires a été de veiller au dimensionnement du bâtiment. L’idée d’annuler la taille, ou du moins d’en flouter les contours, était la voie qui nous semblait reconduire le projet à l’urbanité, l’éloignant de la représentation, d’une image par trop autoritaire. Ce processus passe par la matière, la géométrie, la composition, le vocabulaire.
Effacer l’échelle, récuser les typologies, brûler les caractères propres aux systèmes de représentation permet d’interpréter l’histoire et d’inscrire le projet dans une narration neuve, plus enfouie, plus implicite, une stratégie souterraine.
Les quatre projets présentés témoignent de cette réflexion : la mairie devient une place, les prisons n’ont plus de mur d’enceinte, le tribunal muet refuse de former une icône de la Justice, le gymnase n’est plus un bâtiment sportif mais un objet urbain.
- Originellement, le symbole (gr. σ́υμϐολον) est un objet brisé en deux, servant de signe de reconnaissance. Les fragments sont donnés à des personnes inconnues l’une de l’autre, leur identification s’effectuant par la réunion parfaite des parties. Avec des objets ou des idées pour critères, le symbole définit un système de reconnaissance : il fonctionne par inclusion et exclusion. Ainsi, le Symbole des apôtres, énoncé de la foi catholique, en plus de rassembler une communauté, marque la limite entre croyants et non croyants. Articulant l’abstrait et le matériel, le symbole est donc un dispositif social, qui signifie l’appartenance d’un groupe à un ensemble de valeurs. ↩︎
- F.W.J. v. Schelling, 1802-05, Philosophie der Kunst §107 ↩︎
- Goethe, 1827, Maximen und Reflexionen ↩︎
- F. Mitterrand, 1975 La paille et le grain (Paris : Flammarion) ↩︎
- E. S. Hochman, 1991 Architects of fortune: Mies van der Rohe and the Third Reich (Fourth Estate). ↩︎
- G. Clément <http://www.gillesclement.com/cat-communique-tit-Communiques> ↩︎